MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!

mercredi 1 novembre 2017

Musique. Complexité et simplicité: la clé du temps

Babillard Novembre 2017

Mon livre Pulsations / Petite histoire du beat est maintenant en librairie! Si votre librairie ne l'a pas, elle peut vous le commander. Pulsations est aussi offert en livre électronique, sur des sites comme:  leslibraires.com, renaud-bray.com, gallimard.com et d'autres aussi. Avertissement: ce livre peut être addictif et, peut-être, que vous n'écouterez plus la musique de la même manière après l'avoir lu... https://www.facebook.com/%C3%89ditions-Varia-961113803957703/?hc_ref=ARTWtlPSaihOkBjrYX5pf7wSkPlKC-HM67oPL8OiLqytXEUcUr3_2kIZBSr8etU_3q4

Pour écouter l'entrevue radio que j'ai donné le 4 novembre dernier à l'émission Samedi et rien d'autre (Radio-Canada Ici Première), avec Stéphane Garneau, cliquez ce lien, à «9h26»:
http://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/samedi-et-rien-d-autre/episodes/393448/emission-du-4-novembre-2017
Vous entendrez notamment que le «gentil» Mozart est plus rapide que le «rythmé» Michael Jackson! La «rapidité» de la musique pop n'est qu'une illusion: cette musique n'est pas plus rapide, ni plus dynamique, ni plus rythmée, que la musique classique ou que d'autres encore.

Samedi 18 novembre, à 13 heures. Au Salon du livre de Montréal: je donnerai une séance de dédicaces au stand du groupe Nota Bene: stand #517, sous le chapiteau Gallimard. Je serai heureux de vous y voir, pour mon nouveau livre, Pulsations, ou l'un de mes deux autres. À noter que l'admission au Salon est gratuite pour qui possède une carte des bibliothèques de la Ville de Montréal ou une carte de la Bibliothèque Nationale! Il y a d'autres tarifs spéciaux. Voir le site:
http://www.salondulivredemontreal.com/visiteurs/informations-pratiques/

Jeudi 30 novembre, à 19 heures. Je donnerai une conférence sur l'autisme pour Autisme Mauricie, à Trois-Rivières. http://autismemauricie.com/
 
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Musique. Complexité et simplicité: 
la clé du temps.
1. Battre le temps - ouille!
2. Libérer le temps
3. Dinosaures et Édelweiss
4. Pas une affaire de hasard
5. Subvertir notre temps sociale et nos cages

Photo par Coralie Adato
Ce mois-ci, je poursuis la réflexion sur le temps, dans la lancée de la toute récente publication de mon livre Pulsations: une petite histoire du beat (Varia). 
Le premier article présentait l'amorce du livre, la musique militaire: http://antoine-ouellette.blogspot.ca/2017/09/
L'article suivant ouvrait la méditation sur l'innaturation et la ville-forêt:  http://antoine-ouellette.blogspot.ca/2017/10/
Cette fois, je prends le regard du compositeur en moi.
Sur mon compte Facebook, j’ai reçu ces commentaires au sujet de ma pièce Roseraie : «Plein de douceur et de romance qui fait rêver en écoutant BRAVO !!!», «Wow! J'adore. Je l'ai écouté deux fois de suite. Très apaisant je trouve». Il faut savoir (ac)cueillir les compliments. Je me dis que j’ai bien travaillé parce que l’art doit donner l’impression de simplicité, ou du moins de fluidité, l’«artificiel» doit y sonner «naturel».  Même ce qui est en fait complexe. Car en réalité, en écoutant Roseraie, l’auditeur est exposé à des rythmes d’une grande complexité et, pour plusieurs, ce sont même les rythmes les plus complexes auxquels ils auront jamais été exposés! Que cela sonne si naturellement est ma joie… mon drame aussi toutefois. Soupir. Car ma musique «ne sonne pas moderne»! 
Keith Moon de The Who. Ah, cette batterie...
D’un côté, c’est vrai : ma musique ne se conforme pas aux stéréotypes de ce qu’on croit être la modernité. Pour le commun des mortels, une musique «moderne» est une musique «rythmée», en tempo rapide et à la pulsation lourdement marquée (ah cette batterie…); une musique à fort volume sonore qui fait usage généreux (souvent même abusif) de l’amplification électrique, et qui se pare d’effets électroniques. Or Roseraie est aux antipodes : on n’y trouve pas de pulsation lourdement affirmée, son volume sonore est relativement doux, son tempo est grosso modo celui du cœur au repos, il n’y a pas d’amplification ni d’électricité. Par exemple, les premières minutes de Roseraie sont tendres et douces, n’est-ce pas?! Et pourtant, les rythmes qui sont là sont très complexes. Une chef d’orchestre à qui j’avais demandé quelques conseils pour me préparer à diriger Roseraie, et donc à diriger un orchestre pour la première fois de ma vie, ne s’y est pas trompée. En voyant la partition, elle a dit : «Je n’ai jamais vu une partition d’une telle complexité!». Quoi quoi quoi! Une musique si douce??? C’est comme quand je dis être autiste et qu’on me répond : «B’en, ça ne parait pas!». Alors, voyons autrement.
Rappel: pour écouter Roseraie et mieux comprendre cet article:



Battre le temps (ouille!)

Aimez-vous vous faire battre?! Probablement que non. Le temps ne souffrira pas d’être battu, mais le mot battre est ce qu’il est : une relation de violence et de contention! Réécoutons le début de Roseraie, et tentez de battre le temps. Ce ne devrait pas être trop difficile : dans les cinq premières mesures, il n’y a que les clarinettes et le piano qui les double, sur la vibration discrète d’une cymbale suspendue. Encore que… C’est une mesure à cinq temps, un type de mesure plutôt rare. Il y a aussi des syncopes (comme dans le Jazz), c’est-à-dire des notes qui tombent «entre les temps», à contretemps. Plus loin, cette mesure changera pour une mesure à trois temps, puis il y aura une alternance entre mesures à deux temps et mesures à deux temps et demie. 
Début de Roseraie (C) 1999 / 2014 Antoine Ouellette SOCAN
Mais arrivez-vous toujours à battre le temps lorsque l’alto entre en scène à la mesure 6, avec des percussions? Cela se corse drôlement! Y parvenez-vous toujours lorsque quelques mesures plus loin entrent le hautbois et d’autres percussions? Je parie que non, à moins que vous ayez une formation de chef d’orchestre (et encore).

Voyons les choses autrement une autre fois.

Vous écoutez les premières mesures de Roseraie, et on vous a demandé de retranscrire à l’oreille et exactement ce que jouent les musiciens. Je vous souhaite bonne chance. Imaginons cependant un transcripteur virtuose. Il va peut-être y parvenir, au bout de beaucoup de travail. Mais pour rendre en notation exactement ce qu’il entend, il aura dû faire appel à des figures rythmiques très compliquées, vraiment très compliquées, avec plein de valeurs irrationnelles. Bon, notre transcripteur y est arrivé. Maintenant, il doit extraire les parties de chaque musicien et il les donne à des instrumentistes qui ne connaissent pas Roseraie. Dès le premier coup d’œil, ceux-ci seront horrifiés par l’extrême difficulté de ce qu’ils auraient à jouer et, pour placer ensemble le tout, il faudra des heures et des heures de répétition pour seulement ces toutes premières mesures de la pièce! Ils vont alors dire : «C’est injouable! Ça nous prendrait tellement de temps de répétition et nous n’en avons pas, ça coûte trop cher, etc.». Des partitions injouables de ce type, il y en a des tonnes que leurs auteurs s’illusionnent à croire «modernes».

Et pourtant, vous avez bel et bien entendu ces premières minutes de Roseraie, jouées par de vrais musiciens! Et pourtant encore, j’ai dirigé ce passage et cette pièce en entier, alors que c’était ma toute première expérience de direction d’orchestre! Et pourtant à nouveau, nous n’avons pas investi des dizaines d’heures de répétition pour y parvenir!

Alors???



Libérer le temps

Faire autrement. Pour moi, il s’agit de désenclaver le rythme de la tyrannie de la pulsation, de libérer (car il s’agit bien d’une véritable libération) le temps des barreaux de prisons dans lequel nous l’enfermons. Cela vaut pour la musique, mais aussi pour notre vie.

Lorsque l’alto soliste entre à la mesure 6 de Roseraie, il ne joue rien de particulièrement difficile :
Début de la partie d'alto de Roseraie. (C) 1999 / 2014 Antoine Ouellette SOCAN
Mais dans la partition se trouve cette note à l’intention du musicien : «À peu près a tempo, mais plus libre et souple, non synchrone avec les autres instruments». C’est-à-dire que l’alto va son chemin sans se référer à la pulsation stable entretenue par le piano et les clarinettes. Il est inutile pour l’altiste de compter les temps. Il sculpte plutôt son propre temps : il n’y a rien à compter, pas de barreaux de cage.

À la même mesure, le premier percussionniste joue ce qui est écrit mais, pour lui aussi, la partition demande : «Non synchrone avec les autres instruments» et, dans sa partie, de petites virgules indiquent une «respiration», un espace court mais non mesuré de temps entre ce qu’il a à jouer. Et puis, il suit son propre chemin. Là encore, nul besoin d’écrire des rythmes complexes : ceux-ci vont naître d’eux-mêmes sans même s’en soucier.
Partie de Percussions 1, début de Roseraie. (C) 1999 / 2014 Antoine Ouellette SOCAN
 À la mesure 13, le hautbois entre en scène à son tour. Comme pour l’alto, il n’y a rien de très difficile dans sa partie, pas de rythmes compliqués. Mais à lui aussi, la partition demande de se situer hors pulsation : «À peu près a tempo, mais plus libre et souple, non synchrone avec les autres instruments». 
Début de la partie de hautbois, de Roseraie. (C) 1999 / 2014 Antoine Ouellette SOCAN
 Au même moment, le deuxième percussionniste entre, jouant du glockenspiel et de deux cymbales suspendues. Les notes du glockenspiel sont écrites mais sans valeur rythmiques. Comment sculpter leur temps propre? La partition dit : «Hors temps, les notes plutôt courtes mais irrégulières». 
Début de la partie de Percussions 2, de Roseraie. (C) 1999 / 2014 Antoine Ouellette SOCAN
 Le résultat est une polyrythmie très complexe dans laquelle sur la pulsation stable du piano et des clarinettes, l’alto, le hautbois et les deux percussionnistes jouent hors tempo. Il y a deux «climats rythmiques» superposés : du rythme mesuré et du rythme libre hors tempo. Deux climats rythmiques, mais cinq temps différents : 1) celui du piano et des clarinettes, 2) celui de l’alto, 3) celui du hautbois, 4) celui du premier percussionniste, 5) celui du second percussionniste. Tout cela se joue sans difficulté et se met en place assez facilement : pas besoin d’y passer une masse de temps de répétition, contrairement à ce qui aurait été si tout avait été noté dans du temps mesuré avec des figures rythmiques quasi impossibles. La musique sonne parfaitement naturelle, elle coule de source et semble toute simple, alors que si tout avait été pulsé, les musiciens se seraient astreints à respecter (tant bien que mal) des rythmes très difficiles à rendre avec, comme résultat final, une musique tendue et raide. Ce ne serait pas du tout cohérent avec l’esthétique florale de l’œuvre!

À 10’20 de l’enregistrement débute la cinquième section de Roseraie, où l’alto se voit confié un long solo. Tout ce solo, sauf les derniers instants où le hautbois se joint, est non mesuré. Non seulement le solo d’alto lui-même est non mesuré et doit être joué très librement, mais l’«environnement» tissé par les autres instruments est lui aussi non mesuré – le chef donnant simplement leurs entrées. Aucune pulsation ne vient heurter ce passage. À nouveau, et encore malgré l’apparente simplicité du résultat, les rythmes sont très complexes; il serait impossible de les faire entrer dans une mesure fixe.
Extrait de Roseraie. (C) 1999 / 2014 Antoine Ouellette SOCAN

Dinosaures et Édelweiss

Les dinosaures: une époque révolue de l'évolution de la vie
La complexité de ce qu’on entend réellement a été atteinte par des moyens «simples». Si l’art est par nature «artificiel», sa beauté est de le cacher, et de devenir ainsi vivant. Ce n’est pas «simple» de composer ainsi! Il y a beaucoup de réflexion et de travail avant de pouvoir parvenir à cela, je vous assure. Sur un plan historique, Roseraie est une musique qu’il aurait été totalement impossible de composer avant son temps : rien ne lui ressemble dans les musiques du 19e et du 20e siècle, rien n’est ainsi conçu sur le plan rythmique. On pourra trouver des pièces s’y apparentant sur le plan rythmique dans certaines musiques dites «contemporaines» mais, là encore, Roseraie se situe ailleurs. Car elle porte d’autres singularités. Par exemple, la partition est totalement diatonique, avec deux modes qui ne se superposent jamais sinon dans les résonances en fondu-enchaîné que l’on entend à la jonction des sections de la pièce : on n’y trouve donc aucun dièse, bémol ou bécarre, on n’y trouve pas davantage de modulations – cela alors que les musiques «contemporaines» proches d’elle au plan rythmique sont très chromatiques jusqu’à l’atonalité. Sur le plan harmonique, Roseraie déjoue à nouveau les poncifs de ce que l’on a pris l’habitude de considérer «moderne». Je vous reparlerai un jour de l’harmonie telle que je la conçois.

Simple, l'Édelweiss? Non, une des plantes les plus complexes!
Nous nous trompons sur les apparences que nous attendons de la modernité. L’évolution ne va pas dans le sens du gigantisme. Il y a eu les dinosaures qui ont tout dit en cette voie, nul besoin de répéter! Nos ordinateurs eux-mêmes ont évolué non pas vers le gigantisme mais, tout au contraire, vers la miniaturisation, donc vers une apparence de simplicité. C’est comme Roseraie. Les plantes les plus récentes de l’évolution botanique ne sont pas de très grandes plantes – l’ère des fougères géantes est lui aussi passé depuis longtemps. L’évolution va là encore vers la miniaturisation. L’Edelweiss est une des plantes les plus évoluées qui soit. Mais qui donc le dirait à voir cette petite plante qui semble si simple?!  

La modernité de nos sociétés a été symbolisée pendant longtemps par des infrastructures lourdes et gigantesques.
Une usine fin 19e siècle, par Adolph Menzel
Ce sont maintenant des dinosaures, malheureusement toujours vivants, qui témoignent de l’esprit qui détruit peu à peu notre planète. Au début du 20e siècle, des compositeurs se sont enthousiasmés par le bruitisme : la musique devait sonner comme des bruits d’usines, grinçants, trépidants, à fort volume, cela pour être «moderne». La musique Pop a poursuivi dans cette lancée dans un déluge de décibels et de méga-événements. Le gigantisme, ce gigantisme qu’il faut même viser jusque dans les ventes de disques, de billets de concerts, de téléchargements. Mais j’ose le redire : tout cela va de pair avec ce qui détruit notre planète. Tout cela va avec des réflexes ataviques que l’on peine à changer malgré leur évidente inadaptation face aux défis réels des temps présents. Tout cela va avec des attentes tenant de la routine de la pensée, des stéréotypes, des lieux communs.

Un microprocesseur: la miniaturisation
La musique est encore largement pensée en des termes dignes des dinosaures et des fougères géantes de la préhistoire. Pour ma part, je la pense à la manière d’un Edelweiss. Une complexité réelle, mais discrète, miniaturisée, non apparente. Et j’ai l’intime conviction que c’est en une telle voie que doivent aller nos sociétés, à défaut de quoi les défis auxquels elles sont confrontées ne trouveront pas de solutions, de la chute des ressources marines aux bouleversements climatiques, en passant par la disparition de la biodiversité et les troubles sociaux divers.



Pas une affaire de hasard

La cage de la pulsation...
Peut-être que certaines personnes qualifieront Roseraie de «musique arythmique», avec des «rythmes aléatoires», voire carrément de «musique aléatoire», Je rejette catégoriquement ces termes. Roseraie n’est pas «arythmique» : c’est tout le contraire! Elle vit d’une diversité rythmique à l’image de celle des êtres vivants, dont nous, les humains. Elle est, si je puis dire», plus rythmique que bien d’autres musiques puisqu’elle conjugue des temps variés, des rythmes diversifiés qui vont de rythmes pulsés stables à des rythmes complètement libres. Il ne s’agit ni de rythmes aléatoires ni de musique aléatoire : aléatoire se réfère au hasard, et il n’y a pas de «hasard» ici. Deux exécutions de Roseraie sonneront de manière assez semblable. Cela me fait penser à la surprise de certains des choristes de mon chœur grégorien qui, voyant une partition de Grégorien pour la première fois, posent cette question : «Où sont donc les mesures?!». De mesures, il n’y en a pas dans cette musique, ce qui provoque la question suivante : «Mais alors, comment compte-t-on les temps???». Réponse : on ne compte pas les temps, puisqu’il n’y en a pas, et on ne compte pas du tout, jamais! On ne fait que suivre les gestes du chef pour être ensemble. C’est une surprise pour certains : il existe des musiques où l’on n’a pas à compter quoi que ce soit! Des musiques qui, tout en étant parfaitement architecturées, sont étrangères à l’idée de décompte du temps. Des musiques car il y en a beaucoup d’autres que le chant grégorien. Par exemple, les Préludes non mesurés de la musique française des 17e et 18e siècles. 


Subvertir notre temps social et nos cages

Ces musiques heurtent la névrose rythmique de nos sociétés qui comptent tout et toujours, à commencer par le temps. Nos musiques ne savent plus souvent qu’autrement que compter de un à quatre : un, deux, trois, quatre, un, deux, trois, quatre, un, etc.! Comme si le temps ne pouvait être que ce quadrillage étriqué. Comme si les nombres s’arrêtaient à Quatre. Les rythmes «un, deux, trois, quatre» n’existent pas en nature. Nous pourrions applaudir face à cette construction culturelle humaine. Mais je n’applaudis pas : il s’agit d’une cage à oiseaux, et les oiseaux préfèrent la liberté. Mais les humains en sont venus à adorer les cages qu’ils se sont fabriqués et dont ils sont devenus prisonniers sans s’en rendre compte. Adorer nos cachots, nos barreaux, nos prisons, nos esclavages…

Si la modernité est la subversion des codes, alors nos musiques ne sont pas du tout modernes. Et Roseraie, elle, est en fait réellement moderne, en ce sens, puisqu’elle arrache les barreaux, elle délivre des cachots, elle libère des prisons, elle abolit nos esclavages. Mais comme je vis dans un monde qui adore celles-ci comme autant d’idoles, je crains que le temps de Roseraie n’est pas encore venu. Viendra-t-il? Peut-être pas. Mais il faudrait néanmoins qu’il advienne, car nos cages étouffent la Terre.

Sources des illustrations: Antoine Ouellette et Wikipédia

lundi 2 octobre 2017

LA VILLE-FORÊT ET LA VIERGE À L'ENFANT

La ville-forêt 
et la Vierge à l'enfant

Ou De l’innaturation des villes et de la culture pour l’avenir
4. Innaturée est ma musique
5. Cruauté et mirage techno
Pulsations: petite histoire du beat: mon nouveau livre sera en librairies ce mois-ci, autour du 23 octobre. Je vous préviendrai lorsqu'il le sera! Dans l'article de septembre j'en donnais un avant-goût. http://antoine-ouellette.blogspot.ca/2017/09/  Ce mois-ci, je poursuis la réflexion sur le temps, parce que le temps est le sujet central de Pulsations. Je récapitule brièvement ce que j'écrivais le mois dernier. Puis j'enchaîne avec ce nouvel article qui est un complément, un contrepoint au propos du livre. Vous ne retrouverez donc pas ce qui suit dans Pulsations.
Le beat n’aurait pu s’imposer à ce point et exercer une telle hégémonie s’il ne correspondait pas au temps que nous vivons. Sa rythmique addictive provient aussi du temps vécu, du temps aménagé dans cette civilisation, qu’elle renforce en retour en un puissant conditionnement. Un auteur se posait cette question: «Qu'est-ce qui freine la transition écologique?». Il se demandait pourquoi l’humanité ne réagit pas plus fortement et plus rapidement face à la destruction écologique:  Je serais tenté de dire : «À cause de sa musique». Et ce n’est malheureusement pas qu'une boutade. Nous sommes prisonniers d’un temps délétère, sans aucun lien avec le temps de la Terre, sans lien non plus avec le temps de notre corps. Mais nous avons pris goût à cet esclavage au point que ce temps «va de soi» tant il forge nos vies et nos sociétés… au point aussi où, dans l’état actuel des choses, nous ne parvenons pas à sortir de l’impasse.

Pulsations est un roman allégorique sur notre aventure dans le temps. Un roman dont les personnages se nomment Pop, Jazz, Folklore, Classique, Beat, Rythme libre… La musique n’en est le sujet que parce qu’elle est un art du temps par excellence. Le rythme de la musique reflète la relation que nous avons avec le temps qui passe, comment nous percevons et aménageons le temps, comment nous l’avons figé en notre culture. 

Sur YOUTUBE: je vous invite à écouter Paysage (mis en ligne le 29 septembre 2017). 
https://www.youtube.com/watch?v=q5Ga4hMAS5M&feature=youtu.be
Paysage (opus 10, 1987) est écrit pour quatre pianos en cercle. Cette oeuvre s'harmonise bien à mon propos de ce mois. Quatre pianos: les quatre points cardinaux, les quatre saisons, les quatre éléments... Des rencontres entre Rythme pulsé et Rythme libre, des «climats rythmiques» qui dialoguent, se superposent, «modulent» de l'un à l'autre... 

La Vierge innaturée de Coralie Adato
 La Vierge à l'enfant (selon mon prisme).
(C) 2017 Coralie Adato
https://loindespetitescasesjevis.wordpress.com/

Curieuse d’idée que d’ouvrir cet article par un dessin faisant référence à Noël?! Mais dès le lendemain de l’Halloween, le 31 octobre prochain, sinon même avant, vous verrez les magasins envahis par les bébelles du Noël commercial, alors aussi bien prendre les devants! Sérieusement, cette image est en lien avec mon propos et le dernier chapitre de Pulsations. Pour compléter celui-ci, avec des images en plus, cet article présentera ma vision de la… ville. Plusieurs films de science-fiction montrent les villes futuristes comme des lieux sans végétation et entièrement artificialisés. L'avenir qui pointe sera tout autre. Qui l’aurait pensé?

Et si, contrairement à l’idée reçue, c’était la Nature qui achevait d’humaniser l’Homme? - Abdourahman Waberi (Le Monde). J’aime beaucoup cette question paradoxale et je pense que, oui, la Nature achèvera d’humaniser l’Homme. On a eu beau me marteler le crâne avec des slogans genre «Il faut être moderne!», «La ville est le milieu naturel des hommes!», ou chercher à me vendre le mot «urbain» comme synonyme de cultivé, sophistiqué, branché, etc.; j’ai beau moi-même être un habitant de la ville depuis ma naissance, je pense néanmoins, oui, que la Nature achèvera d’humaniser l’Homme. Mais pas dans un sens convenu. Plutôt dans un sens surprenant. Je n’idéalise pas la vie dans les campagnes d’aujourd’hui qui ne sont pas moins polluées que les villes – peut-être même le sont-elles plus en réalité. Je ne suis pas plus nostalgique d’un passé pré-urbain que, de toutes façons, je n’ai pas connu. Je ne prône pas davantage un «retour à…» - à quoi, d’ailleurs?
Ce que devra être la ville demain. Paris en 2050. Crédit photo: Vincent Callebaut

Certaines traditions doivent mourir... http.geekhebdo.com



Ville «futuriste» telle qu'on l'imaginait en 1927: ici, une image du film
Metropolis de l'Allemand Fritz Lang. 


Tout ce qu'il ne faut pas faire... ou que nous n'aurions pas dû faire:
Chongqing en Chine
L'architecte Stefano Boeri
La ville devra aller beaucoup plus loin. Stefano Boeri est un architecte de génie (https://fr.wikipedia.org/wiki/Stefano_Boeri). Parmi les premiers, il a compris que pour diminuer le smog et les autres pollutions, lutter contre l'effet de serre climatique et éliminer les îlots de chaleur, la ville devra se verdir. Pas juste un peu, mais devenir littéralement forêt! Il a conçu des édifices qui sont de véritables forêts verticales. La Chine vient de lui commander la création d'une ville-forêt. Les images sont saisissantes: la ville se fond dans la forêt, et c'est à peine si l'on peut y déceler sa présence.
«Si le plan fonctionne, les arbres absorberont 10.000 tonnes de dioxyde de carbone et 57 tonnes de résidus de polluants chaque année, tout en produisant 900 tonnes d’oxygène (…). Les arbres les plus hauts serviront à créer de l’ombre l’été et à isoler la chaleur des habitations l’hiver, afin de diminuer la consommation d’énergie des habitants. Les architectes espèrent également que le fait de réinsérer la ville dans la nature permettra à la faune et à la flore de renaître à proximité des habitations humaines» (http://www.20minutes.fr/insolite/2096435-20170629-chine-liuzhou-ville-verte-batie-foret-diminuer-nuages-pollution).  
Le projet chinois de Stefano Boeri 
Cependant, le hic est que «la firme italienne qui construit la ville ne précise pas l’impact que l’abattage des arbres pour les besoins du chantier et l’installation des habitants aura sur les animaux, et il est probable que ces installations soient synonymes de nouveaux empiétements des activités humaines sur la forêt». Au moins, la Chine apprend de ses erreurs, comme par exemple de sa ville-champignon de Chongqing qui cumule monstrueusement tout ce qu’il ne faut plus faire : une zone grande comme l'Autriche où s’entassent déjà 32,8 millions d'habitants, dont 23,3 millions d'agriculteurs (qui ont évidemment perdu leurs terres et qui forment là plus de 70 % de la population) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Chongqing.
Forêt verticale de Stefano Boeri à Milan (Italie)
Pour l’avenir, les villes existantes devront verdir. Mais vraiment verdir! Paris a un plan en ce sens que je cite dans Pulsations et dont voici les lignes directrices . «Développer la place de la nature en ville […] est l’objectif ambitieux du programme de végétalisation de la mairie de Paris pour la mandature 2014-2020. » Cela signifie concrètement : 30 hectares supplémentaires de jardins ouverts au public ; 20 000 nouveaux arbres plantés ; 200 projets de végétalisation participative, dite de proximité ; 100 hectares de végétalisation sur les murs et toits, dont un tiers dédié à l’agriculture urbaine, de même que le développement des fermes pédagogiques, vergers et potagers dans les écoles. « En juillet 2014, l’Exécutif parisien lançait l’appel à propositions “Du vert près de chez moi”, invitant les Parisiens à recenser les lieux qui pourraient accueillir de la végétalisation au plus près de chez eux : mobilier urbain, murs, espaces délaissés, etc. » (http://www.paris.fr/duvertpresdechezmoi)
Paris 2050. Vincent Callebaut.
Sur le seul patrimoine municipal, 20 hectares seront aménagés d’ici 2020, c’est-à-dire sur chaque nouveau bâtiment, qui devra comporter un mur ou un toit végétalisé ; sur au moins 300 équipements municipaux existants (écoles, crèches, équipements sportifs, bibliothèques, etc.) ; sur des murs situés dans l’espace public. « La Ville de Paris a conçu une série de fiches pratiques à destination du grand public souhaitant végétaliser un mur grâce à des plantes grimpantes. Selon le type de mur (mur de façade ou mur de clôture), le type de structure d’accroche souhaitée (plantes autonomes ou plantes grimpantes sur support) ou la finalité recherchée (plantes ornementales et comestibles), ces fiches sont à votre disposition. » Les images de ce à quoi Paris pourrait ressembler vers 2050 sont à faire rêver et à donner le goût aux citoyens de s’impliquer. Cela se réalisera-t-il ?
Les nouveaux quartiers devront être des «villes-forêts» et les villes existantes devront tendre vers la forestation. Mais les défis écologiques sont tels que d’autres gestes urbains devront être posés. Le principal : démanteler des structures urbaines inadaptées, voire carrément démanteler des villes entières, celles qui sont en tout des aberrations écologiques. Ma région, je signale ce bon coup, a fermé et démantelé une centrale au mazout. 

Innaturée est ma musique
Je suis citadin, mais ma musique est innaturée. Elle n’est pas du tout à l’image de la modernité 1950, mais plutôt à l’image de cette modernité par l’innaturation qui émerge peu à peu, péniblement. Certaines de mes pièces sont comme des jardins sonores (Paysage, Roseraie, Joie des Grives, Roseaux…), plusieurs portent des noms de plantes pour titre (Épervière, Trois Fleurs des chants, Perce-neige, Fougères, Dent-de-lion…); d’autres encore louent l’Eau (Mer et monde, Océane, Aigue-marine)
Au belvédère de la Montagne coupée, dans Lanaudière. 
Mais il n’y a pas que les titres. Le rythme binaire fixe et pulsé par la batterie n’y est pas admis – trop 1950, je n’en veux pas dans ma création! Au contraire, sa rythmique épouse la complexité apparemment simple des rythmes du corps et de la Terre, en faisant place autant aux rythmes mesurés qu’aux rythmes libres, hors tempo et hors mesure; des rythmes qu’elle met en relation les uns aux autres, en contrepoint, selon toutes sortes de manières. Cela était présent dès mes premières pièces : j’entrevoyais, même si inconsciemment, une autre modernité que celle que l’on intimidait pour que je l’adopte.

Peut-être me dira-t-on : «Mais il est où l’humain dans ta musique?!» Il est partout. Partout. Cette musique n’a pas été composée par une plante!

Je compose en un mélange d’instinct et d’intellectualité – la tête fait partie du corps : ni dans ma vie et ni dans ma musique, je ne dissocie cœur, esprit, corps et âme! En fait, je suis pleinement conscient que la musique que je compose n’aurait jamais pu être composée avant mon temps. Le temps pour l’innaturation. 

Cruauté et mirage techno
Déforestation massive en Indonésie pour notre huile de palme...

Les défis écologiques qui se posent à l’humanité sont multiples. C’est dire que plusieurs actions doivent être menées de front. Rapidement. Le cas des gaz à effet de serre (ges) n’est qu’un de ces défis. Présentement, on espère beaucoup de solutions purement technologiques, parce qu’on espère qu’avec elles nous pourrons maintenir notre mode de vie sans changements réels. L’électrification des transports et les énergies vertes, d’accord, on ne peut être contre la vertu. Sauf que le secteur du transport représente moins de 20% de nos émissions de ges. Il faut de l’électricité pour faire fonctionner ces modes de transport électriques, et cette électricité, on la prend où? Le cas de l’hydroélectricité du Québec est très particulier et ne peut se généraliser de par le monde. Or la production d’électricité représente autour de 25% des émissions mondiales de ges! Les solutions technologiques seront insuffisantes. L’agriculture et la déforestation causent plus de 25% des émissions de ges, bien plus que le secteur des transports.

Notre cruauté extrême via la déforestation Raoni.com

Or la déforestation s’accélère, une déforestation renforcée par la corruption politique et qui incite à d’innombrables actes de cruauté extrême face aux animaux. Pour abaisser l’émission de ges, il faudra contrer la corruption politique – bonne chance!, protéger les forêts restantes – on en est loin!, et cesser notre cruauté face aux animaux – qui nous enivre de «puissance»! Tout cela est indigne de l'humanité. Aucune circonstance atténuante ne peut le justifier. À mes yeux, il s'agit du Mal, avec un grand M.


De même, l’agriculture actuelle est largement orientée vers la production de viande pour répondre à une demande grandissante. Alors il faudra changer notre régime alimentaire au profit d’un régime surtout végétarien. Ce changement serait plus fort pour lutter contre les ges que de changer nos véhicules à combustion pour des véhicules électriques. Mais combien de gens sont prêts à le faire à l’échelle mondiale, alors que gouvernements et lobbys mensongers nous ont inculqué la «supériorité» d’un régime carné?
Le vrai visage de la déforestation http://echonature.over-blog.com/article-documentaire-green-118628789.html

Mais ce n’est là qu’un défi. Autrement, la biodiversité planétaire est en chute libre. Les ressources des océans sont surexploitées d’une manière complètement irresponsable et destructrice. Les habitats essentiels à maintenir la biodiversité se réduisent en peau de chagrin à la vitesse grand V. Mon pays, le Canada, est loin d’être exemplaire, malgré ses mythiques «grands espaces». Paru en septembre dernier, un rapport de la WWF (World Wildlife Fund) Canada démontre que «sur les 903 espèces étudiées de 1970 à 2014, la moitié a vu sa population décliner. Pire, ces mammifères, oiseaux, poissons, reptiles et amphibiens concernés ont vu leur nombre chuter de 83 % en moyenne sur cette période. Pour leur part, les 64 espèces placées sous la protection de la Loi sur les espèces en péril qui ont été considéré par l'étude ont vu leur population chuter, en moyenne, de 28 % entre 2002 et 2014».


Bref, les petits progrès accomplis ne font pas le poids face à l’aggravation globale de la situation. Bref encore, les solutions purement technologiques ne font pas davantage le poids. Protéger les forêts, mettre au pouvoir des élus responsables et probes, ou changer notre alimentation est une affaire de conscience, pas de technologie. Alors, qu’attend-t-on au juste? Qu’il soit définitivement trop tard?

La musique que j’entends participe plus souvent qu'autrement de l’aveuglement de la conscience. Elle constitue l’un des carburants de la destruction écologique. Des textes de chansons ont beau dénoncer, les structures musicales de celles-ci endossent de facto.

Sources des illustrations: Wikipédia, sites commerciaux, Coralie Adato et collection personnelle.